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La peur

Par Jean-Marc CONAN

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La peur

Tabou dont il est difficile de parler. On en cause rarement entre nous. De mémoire, je ne me souviens pas que ce sujet ait été abordé au cours d'une quelconque formation que j'ai pu suivre en kayak. Pourquoi ?

La gène, la pudeur la peur d'en parler (déjà !), de paraître ridicule. Essayons quand même en ayant à l'esprit de ne pas porter ombrage à tant d'éminents spécialistes et de pédagogues de tous poils (surtout aux pédagogues qui en ont la fonction sans en avoir la compétence car ceux sont les plus susceptibles).

On gardera à l'esprit le premier précepte de la bible du kayakiste qui affirme qu'il est particulièrement difficile d'apprendre quelque chose à un débutant en le faisant baigner.

On se souviendra que si on n'est pas capable de comprendre sa peur ou pire si on n'éprouve pas de peur, on ne sera pas en mesure de comprendre la peur de l'autre. Ainsi, plus on évolue dans ce sport plus il est délicat pour certains d'exceller dans l'art de l'initiation. Autrement dit, et n'en déplaise à beaucoup, l'initiateur est avant tout quelqu'un ayant une grande sensibilité. Tout le reste est secondaire sans minimiser son importance.

Quelle peur ?

Vaste discussion, la graduation de la peur se fait sur une échelle qui va de l'appréhension à la terreur en passant par la crainte, l'angoisse etc... Elle revêt plusieurs formes mais, selon le premier précepte, on abordera ici que la peur de l'eau et la peur de la rivière.

La peur de l'eau

Etant de tempérament Plutôt " terrien ", le cas des désespérés éliminé, je me suis toujours demandé ce qui poussait les gens qui sont au bord de l'eau à se jeter dedans ! La sagesse ? Pour apprendre à nager ou se perfectionner dans la technique natatoire, car ça peut être utile un jour, on ne sait jamais ?... L'orgueil ? Pour nager plus vite que son voisin, battre des records ? Ou d'autres raisons plus secrètes, plus profondes ? Le retour symbolique dans le liquide amniotique du sein maternel ? Retrouver la mer dans la mer ? Ou pour s'exhiber, nu ou presque, au milieu d'autres personnes dans le même appareil ?

Ou pour toutes ces raisons en même temps ? Ou pour celle qui les résume toutes et qu'on peut exprimer beaucoup plus simplement : parce que ça les amuse. ( Pierre Barnley psychologue).

Avertissement

Parmi toutes les observations que vous ferez au cours des séances d'apprentissage, de nombreuses vous renverront à la personnalité propre du débutant. Une enquête détaillée, minutieuse, clinique de chaque cas pourrait constituer un dossier volumineux. La plupart du temps, elle nous renverrait à la petite histoire de l'individu. Cette histoire appartient en privé à chacun. Chacun est donc libre de la vivre, de la communiquer ou de la conserver jalousement pour soi. Aussi nous interdirons-nous l'idée séduisante d'une ingérence dans le vécu de chacun si elle doit être prétexte à généralisation et à recettes. Aucun individu ne peut être généralisé, aucune généralité ne rend compte d'un individu. Faire d'un discours une totalité où il est demandé à chacun de faire comme s'il s'y voyait tout entier lui-même, ne convient pas à l'esprit de mon propos

Sur plus de quinze cents enfants de CM1 avec lesquels nous avons vécu l'eau cette année, comme chaque année, près de la moitié réclame la nage pour ne pas se livrer à l'eau. Tête hors de l'eau, mâchoires crispée, muscles raidis, tout leur corps refuse en fait leur crainte et leur refus fondamental de l'élément. Ceux-ci, dans l'eau, en liberté ont du mal à jouer. L'eau n'est pas heureuse ? (2) Et nous voudrions ajouter à cette contrainte intérieure la contrainte supplémentaire d'un apprentissage obligatoire et d'emblée technique ?

Pour ceux qui ont la chance de pouvoir initier en piscine, il convient d'emblée de savoir si le débutant est à l'aise dans l'eau peu importe qu'il sage nager ou pas. On en verra se refuser à s'y livrer. L'eau semblera nous attendre pour " nous couler ", " nous avaler " maléfiquement, " nous étouffer, écueil courant de l'apprentissage. Imbibés, plus bloqués, en fait plus intérieurement que les autres, ces débutant, souvent des enfants, souhaiteront apprendre sans mettre le pied dans l'eau. Sans avoir à s'inonder le visage. En rivière, ils voudront nager pour ne pas avoir à s'en servir, réclamant la contrainte pour se décourager de l'eau et s'en dégoûter à tout jamais. Là encore, l'individu se défend. Sa nage est contre l'eau. Soyez particulièrement attentifs aux adultes qui font des longueurs de bassin sans jamais nager sous l'eau, ceux- là seront les plus difficiles à s'épanouir. Leur peur inavouée de l'eau les fera esquimauter avec violence et bien souvent ils se blesseront. Quant une personne vous avouera sa peur de l'eau, vous aurez parcouru plus de la moitié de son apprentissage. Sachez lui dire à cet instant qu'un jour ou l'autre tous les kayakistes font l'expérience de la peur à moins qu'ils soient très très bêtes. La peur est une réponse parfaitement naturelle et normale à ce qui est perçu comme une menace physique à la vie ou à l'un de ses membres du corps. (3)

Deux attitudes sont significatives chez l'enfant. Ceux qui réclament d'emblée de la technique et ceux qui ne demandent rien. Ceux qui ne réclament pas, de deux choses l'une : ou ils vont pas tarder à savoir, car, en jouant activement, ils découvriront progressivement leur flottaison, leur équilibre dans l'eau et sur l'eau, leur appuis pour avancer et ainsi l'approche mécanique en sera largement facilitée, souvent même spontanée, ou ils sont à ce point bloqués qu'ils préférerons passer inaperçus comme s'ils se sentaient coupables ; Quant à ceux qui réclament, ils n'ont déjà plus confiance en leur propre moyens. L'eau accomplie son oeuvre révélatrice. Aucuns doutes là-dessus l'eau fait son travail en nous. Mais, Je m'égare car je dérive inconsciemment vers un autre thème de taille : " Quelle initiation, ou faut-il continuer à conférer une inspiration sado-masochiste à l'initiation aquatique telle qu'elle est couramment pratiquée ? A suivre.

La peur en rivière

Reconnaissant que l'environnement eau vives peut être finalement hostile à la vie, il est évident que nous devons apprendre à contrôler la peur, la plupart du temps, la bonne peur vous fait réfléchir. Elle vous donne le courage de porter ou la concentration pour franchir un rapide que vous ne pensiez pas être capable de passer. La mauvaise peur provoque la panique, un pouls rapide, un comportement irrationnel comme par exemple " y aller alors que vous savez que vous ne devriez pas, etc. " Quelqu'un qui fait l'expérience d'une forte dose de mauvaise peur subit d'abord un choc préliminaire avec des symptômes de type : envie de dormir, tête de zombie, etc., caractérisé par un engourdissement, un rétrécissement du champs visuel, l'impossibilité de parler ou de pagayer correctement. Le choc préliminaire est la manière utilisée par votre cerveau pour dire à votre corps : " Passe ce rapide si tu veux, moi je reste au bord ! " Si vous pensez que vous êtes dépassé et que peut être vous ne devriez pas tenter ce seuil, c'est que vous avez probablement raison. Apprenez à reconnaître la peur immobilisante et respectez la. Elle signifie qu'il est temps pour vous de porter. (3)

Ce discours dans sa dernière partie, s'applique à kayakiste chevronné, seul, face à l'élément. Il faut faire la part des choses et se replacer dans le contexte d'une sortie club. Nous ne sommes heureusement pas seuls ! Depuis l'initiation, des hommes et des femmes ont essayés de vous aider à dominer votre peur. Pour cela, Ils ont observé vos réactions et le langage de votre corps. Ils ont multiplié les conseils et les exercices susceptibles de vous libérer, de vous mettre en confiance (comme par exemple, plonger dans une rivière et s'introduire dans un kayak renversé). Partant du principe que l'apprentissage par l'erreur est la pire des méthodes (le métier qui rentre), ils ont tenté de vous parler de la rivière et de ses particularités. Ils ne vous auront pas trompés sur ses difficultés enfin, leur sérénité, leur sagesse et leur expérience vous aideront à surmonter votre peur donc, à progresser.

Cependant, il ne faut pas oublier le précepte de " Nealy " qui dit : Méfier vous de ceux qui surestiment ou sous-estiment les niveaux d'eau, les classes ou ne posent pas de sécu quand vous leur demandez. S'ils se moquent de vous quand vous portez, alors changez d'équipiers.

Même si un kayak n'a jamais mordu personne, il faut surtout ne pas oublier qu'il peut être un facteur de stress supplémentaire, un empêchement de se débattre, un emprisonnement qui ne nous permettra pas de rejoindre la surface, de respirer. Nous avons vu plus haut que les peurs se multiplient de sorte que de l'angoisse à la panique il n'y a qu'un pas. L'initiateur s'attachera à créer des conditions pour combattre cette peur. Une expérience a été menée au sein du club durant l'été 2001. Dans le cadre de l'action

" Pagayer avec nous ", nous avons fait descendre l'Ariège depuis Saverdun à un groupe de jeunes de la MJC de Castelginest. Situation classique de formation de jeunes gens dans de bonnes conditions climatiques sans avoir le temps d'évaluer le niveau des participants. Tout c'est passé normalement mais une initiative nous intéresse ici. Le dernier rapide en cette période d'étiage forme un portefeuille immergeant. Après l'avoir reconnu à la nage, nous avons dans un premier temps sauté dedans avec les enfants en les tenant par la main. Ensuite, ils ont sauté seuls. Le résultat est stupéfiant, l'évolution est immédiate sur les derniers mètres et fait intéressant l'écart qui s'était creusé entre les participants s'est presque nivelé. Ils n'ont plus peur de l'immersion. Nous ne pouvons nous empêcher de penser à l'évolution de ce groupe si nous avions commencé à l'envers...

Conclusion

Nous voulons bien admettre que la peur de l'eau n'est pas évidente. L'élément est un obstacle réel, une contrainte. Nos données physiques et physiologiques ne nous destinent pas d'emblée à une adaptation sans difficultés, l'histoire personnelle ou culturelle de nos rapports subjectifs avec l'élément non plus. Il est une inconnue, une aventure nouvelle, une conquête. Il en va de son affrontement et de sa fréquentation comme de tous les autres éléments. Ils mettent en jeu des mécanismes psychologiques conscients et inconscients dont on n'a jamais achevé l'inventaire.

La peur est donc la compagne vigilante du risque et du courage. Vaincue, elle devient jouissance. Envahissante, triomphante, phobique, elle peut devenir inhibition, régression, perversion : le désir de se venger en poussant les autres à l'eau.

Bienheureux ceux qui ont peur et le savent et le disent.

Jean-Marc

(2) Laisser l'eau faire Alain VADEPIED

(3) Kayak Manuel illustré de navigation en eau vive William NEALY

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